Rentrée des classes.

J’avais 3 ans.  Ma grand-mère maternelle venait à la maison pour me garder la plupart du temps.  Mais le mercredi elle allait voir son autre petite fille, alors c’était ma grand-mère paternelle qui me gardait.  Cela ne l’arrangeait pas car elle devait aussi s’occuper du magasin.  Alors un soir, elle a expliqué à mes parents que je lui aurais demandé d’aller à l’école « comme les enfants de mon âge ».

Jamais je n’avais demandé une telle chose.  Je ne savais même pas ce qu’était l’école !

Ma grand-mère ne disait pas la vérité !  Ma grand-mère mentait !  Et je ne connaissais pas encore le terme « mentir ».  Et même si je l’avais connu, jamais je n’aurais osé en accuser ma grand-mère.  D’ailleurs je n’ai même pas osé dire que ce qu’elle disait n’était pas vrai, que je n’avais jamais dit cela.

C’est une de ses clientes qui me conduisait à l’école le matin, et je n’ai jamais oublié la « prise de contact ».  C’était la femme d’un policier et sans doute pour m’inciter à être sage à l’école elle m’a dit que j’avais intérêt à obéir à mon institutrice car si je n’étais pas sage elle le dirait à son mari et il m’enverrait en prison.  Sait-elle à quelle point elle m’a fait peur de la police ?   Sait-elle à quel point elle m’a traumatisée ?

Une fois de plus j’étais terrifiée.  Pour être sûre d’être sage, je me suis efforcée de rester dans mon coin, de ne pas bouger ni ouvrir la bouche.  Je ne voulais surtout pas me faire remarquer.  L’idée de me retrouver en prison si jamais je faisais une bêtise me terrorisait.  Et même si ma scolarité ne s’est pas mal passée, j’ai toujours associé l’école et le travail à l’idée de prison.

Le soir lorsque je suis rentrée à la maison, ma grand-mère a expliqué à mes parents que je m’étais bien amusée à l’école, que j’adorais mon institutrice, que j’avais déjà plein de petits amis et que je voulais y retourner.

Encore une fois, je n’avais jamais dit cela.

Je n’avais pas du tout aimé l’école.

D’abord j’étais terrorisée par le mari de la dame qui m’avait conduite et j’avais peur de faire un faux-pas, même sans le faire exprès.

Ensuite je ne trouvais pas du tout mon institutrice gentille.  Elle m’avait fait entrer dans la classe et envoyée m’asseoir sur une chaise, à une table grouillante d’enfants que je n’avais jamais vus.  Ils m’intimidaient.  Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient ni ce qu’ils me voulaient.  Aussi je ne savais pas répondre.  Quand je les voyais rire je me demandais si c’était de moi.  J’avais l’impression qu’ils se moquaient.  Pour moi ce n’étaient pas plusieurs enfants dans une classe mais un groupe qui formait une entité et qui me faisait peur.

Je n’ai répondu à aucune des questions de l’institutrice.  Je l’ai comprise, du moins je pense, mais je ne parvenais pas à ouvrir la bouche.  Je lui répondais dans ma tête.  Là je trouvais mes mots, mais ils ne voulaient pas franchir le seuil de mes lèvres.  J’ai bien senti que je l’agaçais.  J’aurais voulu lui faire plaisir et lui répondre, mais ça m’était impossible.

A la récréation je me suis assise sur le banc sous le marronnier.

Je voulais être seule.  De toutes manières je n’avais pas du tout envie de me joindre aux jeux des autres.

Je n’ai jamais ouvert la bouche à l’école.

Je passais mes journées à attendre que le temps passe.  Je ne me mêlais jamais aux autres.  Je les fuyais au contraire.

Je reculais et je me réfugiais contre le mur quand l’institutrice insistait un peu trop pour que je m’approche ou que je parle.  Si bien qu’elle a fini par ne plus insister.  Et j’en ai été soulagée.  C’était l’enfer pour moi lorsqu’elle se mêlait d’essayer de me socialiser un tant soi peu.

Quand je n’étais pas à l’aise, quand j’étais trop sollicitée, quand l’institutrice, les enfants, le monde extérieur se faisait un peu trop insistant, j’avais envie de bouger ma tête, de couvrir mon visage de mes mains, de me balancer, mais je savais que c’étaient des gestes ridicules.  J’avais une tante qui faisait ça et mes parents se moquaient d’elle.  Donc si c’étaient des gestes ridicules, c’étaient forcément des gestes qui devaient me faire avoir honte.  Mes parents ne me respecteraient plus s’ils se moquaient de moi comme ils se moquaient de ma tante.  Alors je faisais de mon mieux pour réprimer toutes mes émotions et tous mes sentiments afin que personne ne s’aperçoive que mon corps avait envie de montrer mon mal-être.

Ce n’est pas que je n’aimais pas les autres, c’était surtout que j’avais l’impression d’être aussi différente d’eux qu’une extra-terrestre.  Je ne les comprenais pas.  Je ne comprenais pas ce qu’ils cherchaient.  Je ne comprenais pas leurs jeux.  Et après coup je me rends compte que je devais être tout aussi incompréhensible pour eux.

Je n’ai pas de souvenirs précis de mes autres rentrées des classes, ni en maternelle, ni en primaire.

La seule rentrée dont je me souvienne plus ou moins est ma rentrée en première secondaire.  Je m’en souviens, parce que j’ai eu fini les cours à midi et mon père était à la maison ce jour là.  Il m’a demandé comment cela s’était passé… et je n’ai rien su répondre.  Je m’en rappelais, mais cela me semblait si peu important.  La réunion de tous les élèves dans le préau, la répartition par classes, la distribution des horaires, la présentation des profs principaux.  Cela ne m’avait pas marqué.  Ce qui m’avait marqué en revanche, c’était qu’il n’y avait plus de rangs.  La titulaire nous avait expliqué que nous étions des « grands » maintenant et qu’il n’y avait plus besoin de rang.  Et aussi le fait que nous pouvions quitter l’école librement après avoir terminé les cours.

Je me sentais perdue.  Je me suis retrouvée à la rue et je devais rentrer seule à la maison et non plus suivre le rang qui m’emmenait à 100 m de la maison comme c’était le cas en primaire.  Je me suis sentie désorientée, même en connaissant le chemin.  Il m’a fallu un bon moment avant de m’habituer.

Par la suite, aucune rentrée ne m’a vraiment marqué, si ce n’est les rentrées des classes où j’avais des examens de passage en math.

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