Florimond

Florimond n’a jamais été fait pour l’école.   A moins que l’école ne soit pas faite pour Florimond.  Peut-être même les deux.  Florimond ne s’est jamais adapté à la vie scolaire et les enseignants tout comme les autres élèves, ne l’ont jamais accepté.

Il n’est pas méchant.  Loin de là.  Florimond est rempli d’amour.  Il a besoin qu’on l’aime.  Mais voilà…  Les enseignants n’étaient pas au courant de son problème, pour la bonne et simple raison que je ne savais pas moi-même quel était son problème.  N’ayant été moi-même diagnostiquée qu’à l’âge adulte, Nicolas avait à ce moment là 11 ans et Florimond 4.    A ce moment-là seulement j’ai su que j’étais peut-être autiste.  Le temps de subir tous les examens, d’avoir une certitude à mon sujet et de réaliser que mes deux fils avaient le même problème, de même que mes autres enfants ont tous des troubles autistiques à divers niveaux, Florimond était déjà à l’école et catalogué comme « enfant à problèmes ».

Florimond est allé pour la première fois à l’école à 3 ans.  Comme son frère aîné, il n’a pas pleuré.  Je lui avais expliqué qu’il allait aller à l’école, voir d’autres enfants de son âge, mais je pense qu’il n’a pas vraiment compris.  Cependant, même après avoir compris, il n’a jamais pleuré lors d’une rentrée des classes.  Il n’a jamais refusé d’aller à l’école.  C’était pour lui dans l’ordre des choses : un enfant devait aller à l’école et donc il y allait.  Il respectait son obligation en quelque sorte.  Mais il ne fallait pas lui demander davantage.

En 1ère et en 2ème maternelle, Florimond était, pas dans la même classe, mais dans le même groupe que son frère aîné Grégoire qui a un an de plus que lui.  Grégoire et Florimond ont neuf mois de différences et se sont toujours un peu considérés comme des rivaux.   Donc, même s’il n’y avait pas moyen de faire autrement, le fait qu’ils soient tous les deux dans le même groupe, le même cycle d’élèves, n’était pas une bonne idée.  En fait, je m’en suis rendue compte trop tard, il aurait fallu que les deux frères soient dans des écoles différentes alors que j’avais toujours pensé qu’il était plus agréable pour des frères et soeurs de fréquenter les mêmes écoles, afin de pouvoir, plus tard, égrener les souvenirs et se rappeler des bons et mauvais moments, des personnes, élèves, copains que chacun avait connu.  C’était ma manière à moi d’avoir des repères, mais elle ne convenait pas à mes enfants.

Grégoire avait tout le temps besoin de bouger.  Néanmoins quand il le fallait il savait parfaitement s’asseoir et se concentrer.  Florimond lui, l’imitait, mais était incapable de s’asseoir et se concentrer.  A l’école, j’ai découvert un autre Florimond.  Un Florimond qui n’avait rien à voir avec le petit garçon calme et renfermé qu’il était à la maison.  A l’école il était toujours renfermé, mais il se comportait d’une manière que je n’avais encore jamais vue.  Quand l’institutrice demandait le silence absolu, il ne pouvait se contenir et poussait des glapissements.  Il riait sans raison et sans pouvoir se contrôler.  Il disait des choses inappropriées ou alors il refusait totalement de parler.  Il imitait les autres sans arrêt, ce qui avait le don d’énerver tout le monde.  En plus de tout cela il restait hermétiquement fermé à ce qu’on tentait de lui apprendre.  Il ne se mêlait jamais aux autres.  Il refusait toute activité avec les autres.  Il ne supportait pas que les autres le touchent, ni de se déguiser, ni de mettre du maquillage, ni de chanter.  Il ne se mettait pas dans son coin comme son frère Nicolas, il restait là mais c’était tout comme s’il n’était pas là.

D’ailleurs, souvent il disait « Je suis invisible ».

Il était très maladroit, malhabile de ses doigts.  Pour lui dessiner ou faire du découpage représentait un véritable calvaire.  En revanche il a toujours très bien colorié.

En première maternelle, les choses se sont bien passées parce qu’il a eu une institutrice géniale, mais malheureusement elle ne « montait » pas de classe avec les enfants.  Ce qui fait que l’année suivante, les choses se sont nettement moins bien passées.

Les enfants étaient dans une école catholique dans laquelle la grande majorité des enfants étaient extrêmement calmes.  Des petits enfants sages, ne bougeant pratiquement pas, s’exprimant comme des mini-adultes à 4-5 ans, toujours bien coiffés, jamais une tache, ne criant pas, ne courant pas dans la cour de récréation… mais n’hésitant pas à flanquer une baffe en douce ou à lancer une insulte dans l’oreille d’un ou d’une camarade de classe.  Seulement ils avaient l’air tellement angéliques que les institutrices ne voyaient rien.

A mon sens, ces enfants devaient être tellement frustrés de ne pas pouvoir se comporter en enfants de par leur éducation qui semblait très stricte, qu’ils frappaient et insultaient en réaction, pour se défouler, toujours en douce parce qu’ils craignaient bien plus leurs parents « posés » que les enfants ayant des parents « gueulant un bon coup » ne craignent leurs parents.

Nos enfants n’étaient pas habitués à ce genre de comportement.  Grégoire a toujours eu pour habitude de dire ce qu’il pense au moment où il le pense.  Il n’est pas insultant, mais il dit les choses telles qu’il les voit, telles qu’il les ressent.  Cela ne plait pas, parce que tout comme son grand frère Nicolas, il place souvent les adultes dans une mauvaise position, il prend souvent ses enseignants en défaut et comme il le fait poliment, cela les énerve encore plus car ils ne peuvent pas le punir pour avoir émis une observation sans grossièreté.  Florimond lui, ne s’exprime pas aussi bien que son frère aîné, et pour cause, mais il ne supporte ni les mensonges, ni l’injustice, ni surtout l’hypocrisie de convenances.  Mais comme il ne sait pas s’exprimer cela se traduit par un gros coup de colère et il hurle alors « J’en ai marre! » ou « C’est pas vrai! », fort et avec une véritable rage.  Et ce qui déplait encore plus, c’est lorsqu’un enseignant, surveillant, ne dit pas la vérité, la personne regarde alors sévèrement Florimond en disant « Alors tu veux dire que je mens » ou « Alors tu sous entend que M. (ou Mme) X ment? »  Généralement, même si c’est le cas, la plupart des enfants, lorsqu’ils sont mis ainsi au pied du mur, soit n’osent pas répondre, soit répondent non, soit se rétractent en disant « Mais je n’ai pas dit ça… »  Florimond non.  Il répond oui lorsque c’est le cas, parce que si la personne n’a pas dit la vérité ou ne raconte pas les choses telles qu’elles se sont passées, et bien elle ment, c’est aussi simple que cela.  Et cela choque terriblement.  Les enseignants se sentent insultés.  Et lui ne comprend pas pourquoi, puisque ne pas dire la vérité, c’est bien mentir.

Les enseignantes de 2ème maternelle avaient donc beaucoup moins de patience que l’institutrice que Florimond a eu en 1ère maternelle.  Mais les choses se sont gâtées lorsque Florimond a fait une crise d’épilepsie à l’école.  Il avait subi la veille un terrible choc psychologique.  Mais nous n’avons réalisé qu’au moment de la crise que le choc subi la veille l’avait tellement affecté.

J’étais moi-même gravement blessée et mon mari devait s’occuper seul avec l’aide de Nicolas qui n’avait que 11 ans, de nos 4 autres enfants.  A l’école, Florimond s’est mis à répéter encore et encore que quelqu’un avait fait mal à sa maman et qu’il allait le tuer.  L’institutrice avait essayé de lui parler, de le calmer mais rien à faire, il répétait sans arrêt la même phrase et il était totalement impossible de l’arrêter.  L’institutrice l’a alors emmené dans le couloir, de son propre aveu assez sèchement et en se mettant en colère parce qu’elle en avait marre de l’entendre répéter encore et encore a même phrase.  Une fois dans le couloir il a fait une crise d’épilepsie.  Là encore l’institutrice a mal réagi.  Toujours selon elle et sa collègue, Florimond ne respirait plus et au lieu d’appeler les pompiers, elles l’ont ramassé et emmené chez la directrice.  Les autres enfants de l’école ont paniqué et ont fait paniquer sa grande soeur qui était à ce moment là en 3ème année primaire dans la même école.  Emilie a cru que son petit frère était mort et n’a su la vérité sur ce qui s’était passé que lorsque nous sommes venus la chercher à la fin des cours.  Elle était en état de choc.

Florimond a fini par reprendre ses esprits, grâce à Dieu et les deux institutrices l’ont ramené chez nous à la maison en nous expliquant ce qui s’était passé.  Nous l’avons emmené à l’hôpital où il est resté hospitalisé une semaine.  Par la suite, les institutrices voulaient le refuser à l’école.  Elles ont exigé que le médecin qui traitait Florimond établisse un certificat les assurant que plus jamais il ne ferait de crise de ce genre, parce qu’elles étaient bien trop choquées, en trente ans d’enseignement elles n’avaient jamais vu une chose pareille!

Le médecin aussi était choqué et a refusé d’établir un tel certificat relevant du secret médical.  Du coup, les institutrices nous ont gentiment demandé de ne plus réinscrire Florimond l’année suivante car elles ne voulaient plus jamais vivre cela.

L’année suivante a été meilleure pour Florimond.  Nous avons du le changer d’école.  Une école qui ne correspondait pas tellement à ce que nous cherchions pour nos enfants, mais du moins son institutrice le respectait-elle et l’acceptait-elle tel qu’il était.

Seule ombre au tableau, elle insistait encore et encore pour que Florimond reste un an de plus en maternelle, selon elle il n’était pas prêt à entrer en 1ère primaire car il ne savait pas bien découper avec ses ciseaux et dessinait très mal.  Nous avons refusé et Florimond est passé en 1ère primaire.

L’année suivante s’est passée moyennement bien.  La rentrée en 1ère n’était pas différente des précédentes.   Jamais Florimond n’a pleuré ou ne s’est raccroché à nous.  Nous sentions bien qu’il était un peu perturbé mais il faisait son possible pour ne pas le montrer, pour « faire le grand ».  Jamais Florimond n’aurait pleuré en public…

L’institutrice de cette année là n’avait rien de sympathique.  Florimond avait et a toujours un grave problème de vue.  Ses verres, même réduits au maximum sont toujours très épais.  De plus, même avec les lunettes il louche assez fort, surtout quand il est fatigué.  Nous avons fait trois ophtalmo, dont la dernière était une de mes anciennes camarades de lycée et tous nous ont expliqué la même chose : étant donné son problème aux yeux, Florimond pouvait s’estimer heureux que les lunettes le corrigent plus ou moins bien, et le fait qu’il continue à loucher même avec ses lunettes était normal.  On pouvait envisager plus tard de le faire opérer, mais aucun des trois médecins ne le conseillait : c’était douloureux et ne lui permettrait pas de mieux voir, ce ne serait que purement esthétique, mais relativement cher.

Son institutrice de 1ère primaire n’était pas d’accord avec ce diagnostic et pendant toute l’année scolaire, elle nous a « tannés » pour que nous lui amenions un certificat afin de lui prouver que Florimond n’avait pas besoin de nouvelles lunettes… car elle s’était mis en tête que nous lui mentions parce que nous n’aurions pas eu les moyens de lui payer une visite médicale et des lunettes.  Elle nous avait fait le même coup l’an passé avec Grégoire, qui a pourtant 10/10 à chaque oeil.

En 2ème primaire, pour des raisons que j’explique plus longuement dans « Sacrifiée! » nous avons une fois de plus du changer les enfants d’école.  Une fois de plus la rentrée s’est déroulée calmement, Florimond n’a fait aucune difficulté.  Lui ne faisait jamais de difficultés pour les rentrées, c’était plutôt pendant les cours que ça n’allait pas.

Cette année là, l’institutrice était très gentille, très à l’écoute, mais ce sont la directrice, la psychologue et l’assistante sociale de l’école qui prétendaient l’envoyer illico dans l’enseignement spécialisé, sans tests car la psychologue nous présentait cela comme « une faveur ».  Nous avons refusé, je suis contre l’enseignement spécialisé et sans tester l’enfant c’est encore pire.  Je sentais qu’ils se trompaient dans leur prétendu « diagnostic », qu’ils se trompaient ou qu’ils racontaient n’importe quoi.  Pour eux, Florimond était hyperactif, hyperkinétique… les troubles à la mode du moment.  Pour nous c’était impossible.   Bien sûr Florimond est nerveux.  Il aime bouger.  Il a besoin de se dépenser.  Mais il n’est pas du tout hyperactif ni hyperkinétique.  Il sait parfaitement rester calme et se concentrer sur un jeu, un livre ou quelque chose qu’il aime.  Il n’a pas besoin de courir sans cesse dans tous les sens.

L’année suivante, à nouveau changement d’école (la raison en est également détaillée dans « Sacrifiée! ») et là c’était pire que tout.  La violence qui régnait dans cette école, la non disponibilité des enseignants, l’incompréhension totale nous ont complètement dégoûtés.  Nous avons décidé de scolariser Florimond nous mêmes, d’autant plus que les enseignants nous le conseillaient, nous démontrant qu’ils pensaient comme nous, que Florimond et l’enseignement n’étaient pas faits pour s’entendre.

Pendant un an Florimond a été scolarisé par nous à domicile.  Ensuite nous avons retenté l’expérience de l’école, mais une fois de plus cela a été pire que bien.  C’est la première fois que le mot « autisme » a été prononcé au sujet de Florimond, mais une fois encore le directeur prétendait avoir sa propre solution.  Toujours sans le tester, le psychologue scolaire et le directeur prétendaient nous forcer à envoyer Florimond dans un établissement d’enseignement spécialisé ayant une classes pour autistes.  Seul petit hic… outre le fait qu’aucun diagnostic n’avait encore établi que Florimond souffrait d’autisme, la classe en question était formée d’autistes n’ayant pas le même niveau que Florimond.  On leur apprenait à s’habiller, à boutonner leur chemise, à faire leurs lacets alors que Florimond a un QI tout à fait normal.  Il avait besoin de se faire tirer en avant et cette école l’aurait repoussé en arrière.

Nous avons une fois de plus refusé et une fois de plus on a refusé de garder Florimond dans l’école.

L’année suivante il nous a fallu l’inscrire dans une autre école et pour cela obtenir l’aide d’une ancienne institutrice de son frère Grégoire car, pour partie à cause de ce que j’explique plus en détail dans « Sacrifiée! » et pour partie à cause de ce qu’on appellera « son problème » car nous n’avions toujours aucune certitude qu’il s’agissait d’autisme, le maire avait fait passer une note de service dans les écoles de la commune, ordonnant aux directeurs des écoles communales de refuser d’inscrire nos enfants.   La directrice a osé dire cela devant l’institutrice qui nous accompagnait.

Après ce moment difficile passé, l’année s’est plus ou moins bien déroulé.

L’année suivante Florimond passait en secondaire.  Une fois de plus la rentrée se déroulait plutôt calmement, mais l’année scolaire en revanche a été catastrophique.  Etant donné le problème que nous rencontrions, même après avoir eu un diagnostic d’autisme, je n’ai jamais osé en faire part aux enseignants de Florimond.  Donc l’année s’est déroulée dans l’incompréhension la plus totale.  Sans parler de la violence qui régnait dans cette école.

L’année suivante, re-changement d’école, mais une fois de plus, l’incompréhension était au rendez vous.  Cette année là s’est moins mal déroulée que la précédente, mais Florimond n’allait à l’école que par obligation.  L’année suivante l’école ne voulait plus de lui.  Et j’ai recommencé depuis à le scolariser à domicile.  Au moins depuis il apprend quelque chose.

This entry was posted in La rentrée des classes. Bookmark the permalink.

One Response to Florimond

  1. Pingback: Thème de septembre 2010: la rentrée des classes | Autisme Infantile

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>