Je commence mes articles sur le thème du mois « la rentrée des classes » par celui avec qui la rentrée s’est toujours bien passée : Nicolas, mon fils aîné.
La première fois qu’il a été à l’école, Nicolas avait deux ans et demi. C’était au mois de novembre 1989. Je lui avais expliqué ce qu’était l’école pour le mettre en confiance, pour qu’il n’ait pas peur. Il m’avait écouté sans dire un mot, le visage impassible. Je n’ai pas réussi à savoir s’il appréciait ou non, s’il était heureux ou non. Nous avions été l’inscrire ensemble, mon mari ,Nicolas et moi, quelques mois avant sa rentrée, car il ne pouvait rentrer qu’à deux ans et demi pile. Le directeur nous avait montré sa future classe, présenté à sa future institutrice, mais Nicolas était toujours aussi impassible.
Le jour de la rentrée, je me demande si ce n’était pas moi la plus stressée des deux car Nicolas ne manifestait pas la moindre émotion. Et je me demande si cela ne m’inquiétait pas plus que s’il s’était mis à pleurer. J’ai amené Nicolas directement dans sa classe, car les petits de la classe d’accueil ne devaient pas faire le rang dans la cour de récréation et commençaient la classe à 9 heures du matin.
Son institutrice l’a accueilli très gentiment. La puéricultrice qui l’aidait à faire la classe et à s’occuper des petits trois jours par semaine aussi. Nicolas n’a pas dit bonjour. Il a regardé autour de lui et s’est mis à nommer chaque objet qui se trouvait en classe, mais aussi les couleurs et les chiffres indiqués sur les posters. L’institutrice était étonnée par la richesse de son vocabulaire.
Au bout d’un moment j’ai dit à Nicolas que j’allais le laisser à l’école. Il m’a dit tout simplement au-revoir. Il gardait et a gardé près de lui son jouet préféré durant toute l’année. Il ne concevait pas de partir à l’école sans son jouet. Mais il n’a fait aucune difficulté ni pour y aller, ni pour y rester le premier jour. Cependant lorsque je quittais l’école, je ne pouvais pas m’éloigner sans lui avoir fait signe au-revoir par la fenêtre de sa classe.
L’année suivante j’ai du changer Nicolas d’école car nous partions habiter à la campagne. Là encore je pense que j’étais plus triste que lui. Je lui ai expliqué qu’il changerait d’école car nous déménagions. Une fois de plus il n’a manifesté aucune émotion, se contentant d’écouter ce que je lui disais. Nous l’avons inscrit à l’école de campagne du village voisin durant les vacances (car dans notre village il n’y avait plus d’école, faute d’habitants et d’enfants). Et là encore, tout s’est bien passé. Les jours où mon mari partait travailler la nuit, Nicolas prenait le bus scolaire avec trois petits voisins, qui avaient respectivement 2 ans et demi, 4 ans et 9 ans. Les autres jours nous allions le conduire en voiture.
Nicolas n’a fait aucun commentaire et n’a montré aucune émotion le premier jour où il est monté dans le bus scolaire et le premier jour de classe dans sa nouvelle école au milieu d’enfants qu’ils ne connaissait pas.
Si l’institutrice de l’année précédente ne s’était pas aperçue que Nicolas n’était pas tout à fait comme les autres, celle de cette année-là en revanche s’en est aperçue. Elle voyait que Nicolas n’était pas du tout comme les autres enfants, mais je pense qu’elle n’a jamais songé à l’autisme. Elle était braquée sur le fait que Nicolas était un enfant précoce et pensait que c’était pour cela qu’il refusait de se mêler aux autres enfants, qu’il prenait leurs jeux pour des enfantillages, qu’il passait ses journées à lire les livres de la bibliothèque de la classe pendant que les autres enfants jouaient, dessinaient et chantaient. Je ne lui en veux pas du tout de n’avoir pas pensé à l’autisme, moi-même qui souffrait du même problème, si je me rendais compte que mon fils avait de multiples points communs avec moi, je ne me rendais en revanche pas du tout compte qu’il s’agissait d’autisme.
Ensuite, les rentrées des classes se sont succédées, toujours sans problèmes.
En fait, Nicolas s’est rendu compte assez vite qu’il avait un problème et son intelligence, sa force de caractère ont réussi à compenser et à faire en sorte qu’il parvienne à forcer sa nature et à paraître comme les autres.
Six ans plus tard, nous quittions la campagne pour revenir habiter dans notre ancien quartier en ville. Juste après les examens de fin d’année, Nicolas a du quitter l’école qu’il connaissait depuis 6 ans et par là même ses repères. Là encore il n’a manifesté aucune émotion. Nous l’avons inscrit pour un mois dans l’école où son père avait effectué ses études primaires. Malgré le fait que Nicolas ait brillamment réussi ses examens de fin d’année, le directeur en examinant ses cahiers nous a expliqué que la matière qu’il avait vue en classe était bien au-dessous du niveau de ce que les élèves de sa nouvelle classe avaient étudié cette année et qu’il risquait de ne pas savoir suivre l’année suivante. Nous avons expliqué au directeur, qui était l’ancien instituteur de mon mari, qu’en plus de ce qu’il avait appris à l’école, le « loisir préféré » de notre fils était de remplir des cahiers d’exercices de Français et de calculs et qu’en réalité le programme de son ancienne école ne reflétait pas son niveau réel. Mais, comme beaucoup d’enseignants, le directeur ne pouvait admettre ni qu’un enfant ait pratiquement tout appris tout seul, ni qu’avec uniquement l’aide de sa mère il ait acquis un niveau plus élevé que la classe dans laquelle il se situait actuellement. Pour lui, la seule solution était de le faire redoubler. Le directeur a donc essayé de nous convaincre : Nicolas était très jeune, en plus il était petit et mince et faisait moins que son âge, en plus il venait d’arriver dans cette école, personne ne le connaissait donc cela ne changerait rien qu’on le mette dans une année inférieure…
C’est le seul moment où Nicolas s’est manifesté. Il a dit qu’il ne voulait pas redoubler et que si le directeur voulait bien lui donner un test à faire, il lui prouverait qu’il était capable de suivre, mais il ne voulait pas redoubler. Le directeur lui a donc donné deux cahiers d’exercices, l’un de Français, l’autre de calcul. C’étaient les cahiers que les élèves de son niveau avaient du remplir cette année et si pendant les vacances il faisait tous les exercices et s’il avait de bons résultats alors il le laisserait monter dans la classe supérieure. Nicolas a fait tous ses exercices et n’a pratiquement eu aucune faute si ce n’est quelques fautes d’inattention parce qu’il avait dur à se concentrer. A la rentrée suivante le directeur a été très surpris. Et il a été plus surpris encore quand au premier bulletin Nicolas était au-dessus de la moyenne des autres élèves.
Puis à nouveau, les rentrées se sont succédées en primaire, puis en secondaire et maintenant dans l’enseignement supérieur, sans le moindre problème.
La transition entre primaire et secondaire s’est également faite sans problème, sans heurts. Si Nicolas était stressé, ce dont je me doute, étant sa mère et le connaissant, il n’en laissait rien paraître. Il avait de plus en plus conscience d’avoir un problème, de n’être pas comme les autres et il se battait contre lui-même pour faire en sorte que ce problème ne se voie pas. De la même manière, qu’ayant une luxation de la hanche, il refusait de présenter à son professeur d’éducation physique, le certificat médical qui aurait pu l’exempter du cours, et de la même manière qu’il forçait sa jambe à « marcher droit », même au prix d’atroces souffrances. Mais je n’ai su qu’il souffrait qu’à cause ou grâce au fils d’un voisin qui souffrait également d’une luxation de la hanche et qui nous a expliqué à quel point c’était douloureux.
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