De rage parce que mon fils ne voulait plus aller chez lui, mon père s’est mis à me calomnier dans les écoles que fréquentaient mes enfants. C’était la pire chose qu’il pouvait faire. Il a semé le doute à notre sujet pendant des années.
Et je n’ai pas su le contrer pour de multiples raisons.
La première étant qu’il était mon père et que même si j’en étais venu à le haïr au fil du temps je ne voulais pas le salir. Je ne voulais même pas le faire passer pour ce qu’il était. Je me sentais coupable. Je me disais que j’avais sûrement des responsabilités. J’avais sûrement sinon mal agi pendant mon enfance, du moins mal réagi dans certains cas, ce qui avait attisé sa colère et sa haine à mon encontre. Je n’avais pas assez écouté ma mère. Peut-être le connaissait-elle mieux que moi et savait-elle que j’aurais vraiment du tout prendre sur moi, endosser la culpabilité et la responsabilité de chaque dispute, accepter d’être plus adulte que lui et de le comprendre.
La seconde étant que si j’expliquais la vérité et que je démontrais comment s’était comporté mon père ainsi que le fait qu’il me calomniait, je salissais ma mère, mon frère, ainsi que mes enfants et moi par la même occasion, puisqu’il était tout de même mon père.
Il y a d’autres raisons, mais je n’avais pas compris une chose : depuis mon accident, depuis mon déménagement dans la cité parce que nous avions des problèmes financiers, depuis que mon père me calomniait et que donc, je n’étais plus la fille de gens aisés mais une fille indigne ayant déçu ses parents et une piètre mère pour ses enfants ; je n’étais plus la même personne aux yeux de ceux qui me connaissaient avant.
Mes enfants n’étaient plus traités de la même manière.
Nous en tant que parents n’étions plus traités de la même manière. Nous étions discriminés. On ne voulait plus de nous. C’est pour cela que je suis aussi catégorique en expliquant plus haut la différence de traitement entre les enfants des beaux quartiers, aisés ou de la classe moyenne et ceux de la cité. Parce que mes enfants ont étés traités ou plutôt « mal-traités » ainsi.
Moi qui étais hypersensible à la critique, je n’entendais plus que cela en allant chercher mes enfants à l’école. Leur comportement, leurs paroles, leur manière d’être, de jouer, de faire des blagues, de se délasser, d’écrire, de dessiner, de travailler… tout était décortiqué par les enseignants depuis que mon père avait téléphoné à la direction des écoles de nos enfants pour leur faire croire que nous étions des mauvais parents, des parents négligents, trop pauvres que pour subvenir aux besoins de nos enfants.
Malgré le fait que les enseignants connaissaient nos enfants et nous depuis de nombreuses années, ils ne nous regardaient plus du tout de la même manière. Plus de sourire, plus de mot gentil, plus de compréhension envers un écart de conduite ou un gros mot.
Ma bulle avait éclaté. Ce qui était rose et lumineux la veille devenait noir, gris, triste, terne.
Je n’avais pas changé. J’étais toujours la même personne que la veille du jour où mon père leur avait téléphoné, la même personne qu’il y a des années lorsque j’ai inscrit mon aîné à la maternelle.
Mes enfants n’avaient pas changé. Ils étaient toujours les mêmes, avec le même caractère, les même manières de se comporter, de travailler, de parler… Et pourtant plus jamais ils ne seront vus tels qu’ils étaient réellement, avant que mon père ne leur fasse tant de mal.
Ce que les enseignants acceptaient d’eux, trouvaient amusant, estimaient que c’était avoir du caractère, hier ; aujourd’hui ils le transformaient en faits insupportables, inadmissibles, et nos enfants n’étaient plus respectés.
Même nos enfants ne comprenaient pas ce qui se passait. Ils ne comprenaient pas pourquoi du jour au lendemain, des profs avec qui ils s’amusaient, qu’ils aimaient bien et qui les aimaient bien devenaient aussi stricts, aussi rébarbatifs, aussi discriminatoires.
Et les commérages allaient bon train. Les enseignants parlaient aux parents d’élèves qui parlaient entre eux et qui en parlaient à leurs enfants. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, nos enfants étaient devenus les parias de leurs écoles.
Alors, nos enfants aussi ont réagi. A leur façon. Les uns en « démontant » l’illogisme et les contradictions des enseignants. L’autre en se renfermant sur elle-même au point de chercher à se faire toute petite, à disparaître.
Puis, la vérité a éclaté. Les enseignants, les directions étaient gênées de la manière dont ils nous avaient traités nos enfants et nous. Certains se sont excusés. D’autres nous ont purement et simplement ignorés. Un des directeurs nous a demandé de bien vouloir changer nos enfants d’école car les choses avaient été trop loin. Néanmoins il a reconnu le fait que nos enfants avaient étés discriminés à cause de ce qu’ils pensaient de nous. Il a reconnu que certains enseignants, puis certains élèves automatiquement en avaient fait leurs boucs émissaires en les accusant systématiquement de tout ce qui se passait en classe et en les punissant à la place des vrais coupables qu’ils ne recherchaient pas.
C’était pour cela qu’il estimait que « la collaboration n’était plus possible ». Sans doute étaient-ils gênés d’encore croiser notre regard après avoir eu la preuve, sous la forme d’un jugement, sous le nez ?
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